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Mon enquête sur l'histoire des restes de saint Augustin commence dans la basilique San Pietro in Ciel d'Oro (Saint Pierre au Ciel d'Or) de Pavie car elle abrite son tombeau.

Le périple de la dépouille d'Augustin est raconté, comme un dessin animé gravé dans le marbre, sur l’un des panneaux du tombeau qui surmonte l’urne funéraire. On n’en connaît pas l’auteur, même si l’on sait que cette œuvre a été voulue par Gian Galeazzo Visconti (1351-1402), premier duc de Milan, et qu’elle est  indiscutablement de la main de sculpteurs lombards. Le rôle du roi Liutprand (né après 680 et mort en 744) dans le transfert des restes de saint Augustin dans la basilique est raconté en images sur les deux panneaux de droite.

Tombeau_saint_Augustin

En haut, on voit le navire du roi qui aborde sur les côtes sardes; la délégation qui se trouve à bord est de très haut niveau; on reconnaît outre Liutprand, l’évêque Pierre de Pavie et on voit un religieux augustin avec son habit et son capuchon. Plus bas, on voit le même navire, toutes voiles déployées, cordes tendues, qui fend les eaux en portant à son bord la dépouille vénérée. Pierre de Pavie veille sur elle, crosse en mains.
Sur le panneau d’à côté, le sculpteur inconnu raconte avec la même vivacité la séquence finale du voyage. Huit moines portent sur leurs épaules le corps du saint tandis que le roi Liutprand les suit en soutenant la tête d’Augustin coiffée de sa mitre. Le cortège est en train de passer la porte des murs de Pavie; plus haut, on le voit arriver dans le même ordre à l’entrée de la basilique, c’est-à-dire à destination, là où le corps se trouve encore aujourd’hui.

Source : http://www.30giorni.it/fr/articolo.asp?id=10339

Bède (né vers 672/673 et mort en 735) dit "Le Vénérable" est un moine anglo-saxon lettré. Il témoigne dans sa Chronica de sex aetatibus mundi: «Liutprand, venant à savoir que les Sarrasins, après avoir pillé la Sardaigne, s’apprêtaient à profaner les lieux où les ossements du saint évêque Augustin avaient été déposés – ils avaient déjà été transportés en ce lieu à cause des dévastations des barbares –  envoya ses émissaires pour les racheter à grand prix, les prit et les transporta à Pavie où il les recomposa avec les honneurs dus à un si grand Père».

Le roi Liutprand auraient acheté aux Sarasins les reliques à leur poids d'or. Le transport aurait eu lieu en 724.

Ce témoignage permet donc de confirmer la dernière étape du voyage des restes de saint Augustin. Cependant, il est très vague sur le début de l'histoire. Il y a simplement une allusion à une crainte suscitée par des dévastations créés par des barbares.

Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux en 1845, résume ce qui a été retenue par la tradition catholique.

"Nous sommes en 429 et une puissante armée, composée principalement de Vandales, déferle de l’Espagne sur l’Afrique. Une guerre d’une férocité inouïe s’abat sur le pays : églises, monastères, cimetières sont profanés et pillés ; les évêques et les prêtres sont les premières victimes, mais aussi les femmes et les enfants tandis que les édifices sont incendiés ou détruits. Bonifacius, le général romain qui commandait les troupes face aux Vandales, est vaincu en rase campagne et se retire à Hippone. La ville est aussitôt encerclée et assiégée, en 430. Hippone résiste et l’évêché monastère d’Augustin en devient le cœur palpitant de prière et de charité. L’évêque Possidius y résidait pour assister le vieux Saint ; c’est ainsi que nous possédons grâce à lui le récit de la terrible agonie morale et physique qu’Augustin eût à souffrir :
«Devant le spectacle de la dévastation sauvage, l’homme de Dieu ne partageait pas les mêmes soucis que les autres. Considérant les évènements dans leur plus profonde signification, il prévoyait les dangers et la mort des âmes. Les larmes étaient devenues son pain quotidien, de jour comme de nuit. (…) Il voyait les carnages et la destruction des villes …les pauvres gens massacrés …les églises privées de prêtres …Il estimait que l’intégrité de l’âme et du corps, mais aussi de la foi allait se perdre. … Les sacrements seraient désertés… Des innombrables églises, trois tenaient encore debout : celles de Carthage, de Cirta (Constantine) et d’Hippone (Bône, puis Annaba), ces villes résistant encore, avec l’aide de Dieu et des hommes… (extrait de « Vie » de Possidius)"

[...]

" Les Vandales qui avaient troublé ses derniers jours menacèrent aussi sa tombe. Il fallut leur dérober les dépouilles du glorieux défenseur de la foi. Elles furent portées en Sardaigne ; les prélats qui survécurent à Augustin n’ayant pas voulu, en prenant la route de l’exil, laisser les restes de celui qui fut si longtemps leur guide, leur père et leur modèle, à l’Arianisme persécuteur. Un des plus vénérables proscrits, saint Fulgence de Ruspe, né d’une famille sénatoriale, accomplit cette mission. C’est la lecture d’un sermon d’Augustin qui l’avait soudainement déterminé à renoncer au monde ; il était naturel qu’il prit sous sa garde ce qui restait de son illustre maître."

Source : http://www.notredamedekabylie.net/M%C3%A8reQABEL/tabid/80/articleType/ArticleView/articleId/200/Les-derniers-jours-dAugustin-et-laventure-de-ses-reliques.aspx

Deux raisons peuvent être avancées pour expliquer l'hostilité des Vandales vis à vis du clergé catholique. La première raison est que les Vandales et les Alains qui ont débarqué en Afrique du Nord étaient christianisés mais ils suivaient les enseignements du prêtre Arius, jugés hérétiques par l'Eglise catholique romaine. La seconde raison est que les prélats catholiques était vus comme des relais du pouvoir romain puisqu'il représentait la religion officielle de l'Empire (c'est en 380 que les empereurs d'Occident et d'Orient décidèrent de rendre le christianisme, telle qu'il a été définie lors du concile de Nicée en 325, religion officielle et obligatoire dans l'ensemble de l'empire romain).

Cependant, deux autres facteurs expliquent la violence de l'époque. Le premier facteur est d'ordre social. Certains berbères, parce que las de la servitude et de l'oppression romaine, d'autres parce qu'ils pensent que les Vandales les aideront à chasser les Romains de leurs terres, viennent en grand nombre grossir leur rang. Le second facteur est d'ordre religieux. Les Vandales arrivent dans une région marquée par un conflit religieux provenant de la condamnation du donatisme berbère par l'Eglise catholique de Rome, conflit que les empereurs romains qui se succèdent n'arrivent pas à éteindre. Une alliance objective se crée donc entre donatistes et ariens puisque ces deux courants religieux sont condamnés par l'Eglise officielle de l'Empire.

Néanmoins, contrairement à ce que rapporte la tradition catholique, les Vandales ne martyrisent pas les croyants catholiques, et leur traitement est peu de choses, comparé à la façon dont certains prélats catholiques ont traités ceux qui ne voulaient pas reconnaître la légitimité de leur ministère. Certaines destructions et une partie des vols, des viols et des tueries ne sont pas le fait des Vandales mais des berbères, qui se vengent des injustices imputées à l'occupation romaine, aggravée depuis que le catholicisme est devenue la religion des colons et de leurs alliés.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gens%C3%A9ric

Dans l'Antiquité tardive, la cité est un noyau urbain qui englobe les terres voisines. Les relations de la ville avec la campagne sont entretenus par une classe de grands propriétaires qui vivent dans la ville et possèdent de grandes exploitations rurales.

Source : L'art médiévale, Xavier Barral I Altet, PUF, Collection Que sais-je ?

Pietro Oldrado dans une lettre destinée à Charlemagne indique que le corps du saint fut emporté en Sardaigne par les évêques qui avaient échappé à l’assaut de Hippone en 431 par les troupes Vandales.

Néanmoins, ce scénario paraît peu probable. En effet, Hippone est tombé un an après la mort d'Augustin ; sa chair était donc loin d'être décomposée (il faut compter au moins cinq à sept ans dans un endroit bien ventilé) et le transport de son cadavre aurait été un sérieux handicap pour la fuite des compagnons d'Augustin lors de la prise d'Hippone.

Par contre, le roi Genséric procède périodiquement à des déportations d'ecclésiastiques catholiques au Sahara et au Sardaigne qui tombe sous son autorité entre 455 et 466.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gens%C3%A9ric

On peut donc présumer que c'est au cours de l'une de ces campagnes de déportation en Sardaigne, soit plus de 25 ans après la mort d'Augustin, que les ossements du saint ont été emportés.

Néanmoins, l'histoire des restes de saint Augustin n'est pas tout à fait terminée. En effet, durant près de mille ans, ils vont rester dans la basilique, sous la surveillance des pères de l'ordre des Augustins. Le tombeau devient un lieu de pélerinage au Moyen-Age. Deux scènes qui se trouvent dans les panneaux triangulaires du couronnement racontent les miracles attribués au saint homme. Sur le petit panneau de droite, Augustin se promène avec un livre sous le bras et rencontre un groupe de pèlerins estropiés, tous munis de béquilles. Il leur indique l’église qui est indiscutablement celle de San Pietro, comme on le voit dans la scène suivante où est représentée la façade avec son toit à deux pentes et ses arcatures aveugles. Les pèlerins sont maintenant sortis de l’église, sans béquilles car le miracle a eu lieu. L’un d’entre eux, n’en pouvant plus de garder la nouvelle pour lui, s’éloigne en hâte pour l’annoncer à tout le monde. Nous retrouvons un autre groupe dans la scène du prieur guéri qui célèbre la fête de saint Augustin; les gens se pressent contre les portes de l’église, les branches des arbres semblent partager l’allégresse générale, et le sculpteur a poussé la minutie jusqu’à dessiner dans ce minuscule espace la forme des deux cloches qui semblent sonner en pleine fête, comme celles des Fiancés de Manzoni lorsqu’elles accueillent le cardinal Frédéric.

En 1780, époque de la suppression des ordres religieux, les Pères augustins furent chassés et les nefs servirent de gymnase aux artilleurs. Avec Napoléon, vingt ans après, ce fut pire: la démolition du couvent provoqua l’écroulement de la nef et l’église devint un dépôt de bois et de foin. Dans ces sombres années, les reliques d’Augustin, conservées dans l’urne d’argent voulue par le roi Liutprand, avaient été transférées dans la cathédrale de la ville, tandis que le grand tombeau, avec ses 95 statues et ses 50 bas-reliefs, était abandonné dans la sacristie où il avait été construit et ouvragé par les sculpteurs de Gian Galeazzo Visconti. Le retour des reliques eut solennellement lieu le 7 octobre 1900. Entre temps, l’église avait été restaurée et le tombeau transporté là où nous le voyons aujourd’hui, au cœur du presbyterium.

Source : http://www.30giorni.it/fr/articolo.asp?id=10339

Et c’est dans cette période où les restes de saint Augustin étaient dans la cathédrale de Pavie que Mgr Dupuch, nommé premier évêque d’Alger en 1838, rapportera en 1842 une relique du saint (le cubitus du bras droit), pour le projet de construction d'une basilique sur la colline dominant Hippone devenu Annaba.

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La Basilique actuelle fut consacrée le 29 mars 1900. On peut encore y voir l'avant bras d'Augustin, dans une châsse contenant une statue le représentant sur son lit de mort.

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Source : http://www.notredamedekabylie.net/M%C3%A8reQABEL/tabid/80/articleType/ArticleView/articleId/200/Les-derniers-jours-dAugustin-et-laventure-de-ses-reliques.aspx

Cette source rapporte le témoignage de Madeleine Hardy, arrière parente de Mgr Dupuch, le 17 avril 2005.

Augustin se trouve donc à la fois en Afrique du nord, sa terre natale, et en Europe occidental. Deux tombes pour un seul homme ... quel destin !

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Et si c'était un trait d'union entre les deux rives de la Méditerranée ?

C'était peut être son souhait. Qui sait ?