Le matin

Je suis réveillé à 5 h 30 par un moustique. La lumière du jour est encore faible. Je tue le moustique et je me rendors.

J'ouvre un oeuil vers 8 h 30, comme les petits déjeuners sont servis jusqu'à 10 h, je me résigne à envisager l'hypothèse d'un lever bien que j'ai envie de paresser encore un peu au lit. Avant de prendre ma douche, je regarde la vue que j'ai depuis la fenêtre de ma chambre.

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Après le petit déjeuner, je vais à la réception pour me renseigner sur le coffre de l'hôtel (car il n'y en a pas dans ma chambre).
Il y a une petite dame aux longs cheveux noirs qui semble très active avec le standard de l'hôtel. Elle doit avoir mon âge. Je la regarde. Son visage me donne le sentiment qu'elle a eu beaucoup de soucis dans la vie. Sa conversation téléphonique achevée, elle me regarde à son tour. Nous nous sourions.
Je me présente et spontanément elle me dit qu'elle se rappelle de mon appel téléphonique d'hier. Cela me fait plaisir car je n'ai plus l'impression d'être une personne anonyme dans cet hôtel.

L'organisation ne traîne pas ! En entrée, le "méchoui party" organisé par l'hôtel le vendredi soir, avec danse orientale et le toutim, pour 25 dt. Ensuite, elle me demande ce que je veux faire encore. Elle a raison : entre aujourd'hui, mardi, et vendredi, il y a du temps à occuper. Je lui indique donc mon désir de faire un tour de l'île. Cela tombe bien. Elle connait justement un taxi qui fait ça très bien. Je lui donne donc son accord et elle téléphone immédiatement. Elle lui parle. A un moment donné, elle interrompt sa discussion avec son interlocuteur pour me demander à voix basse si je veux aussi le réserver pour mon retour. Pas si vite ! Je viens à peine d'arriver. Je lui dis que je préfère penser à mon retour dans quelques jours. Pas aujourd'hui. C'est trop tôt ! Par contre, il faut que je pense à lui demander de téléphoner à l'agence de Tunis Air pour confirmer mon vol.

Elle a un petit rire et enchaîne aussitôt avec ce qui est en train de devenir un refrain : alors que veux-tu faire ? Ballade en chameau ? Promenade en bateau pirate ? Quad ?

Gentillement, je l'interrompt pour lui dire que les trucs à touriste ne m'intéresse pas. J'ai déjà donné !

Elle ne se démonte pas car avec un grand sourire elle me demande à nouveau : alors, tu veux faire quoi ?

Là, je lui dis que je voudrais bien faire l'excursion Matmata-Douz. "Pas de problème ! Je connais une bonne agence". Aussitôt, elle compose le numéro de l'agence et me réserve une place. J'ai vraiment l'impression d'être en face du génie de la lampe d'Aladin ! Elle me demande si je préfère le bus ou le 4X4. Je lui demande les tarifs : 80 dt pour le bus et 95 dt pour le 4X4. La différence n'est pas grande. Toutefois, j'opte pour le bus car il y a d'avantage de personnes et comme je suis seul cela me donnera d'avantages d'occasions de discuter avec d'autres. "OK, pas de problème !". Elle m'écrit ensuite un petit papier à remettre au guide, demain. Elle me précise que le bus viendra me chercher, jeudi à 7 h 00, à l'hôtel. "Tant mieux, cela m'évitera de payer le taxi pour rejoindre un lieu de rendez-vous !".

Cette affaire étant réglée, mon bon génie me relance à nouveau sur mes intentions concernant mon séjour, en me récitant à nouveau tout ce que peut proposer l'industrie touristique djerbienne au touriste. Mon choix s'arrête sur l'option "massage relaxant". Elle me dit qu'à côté, il y a un centre de thalasso et les tarifs sont : 40 dt pour 30 minutes et 75 dt pour 55 minutes. C'est du même ordre de grandeur que ceux  de l'hôtel de Tabarka, l'année dernière. Je choisi 55 minutes. Elle demande alors : "quand ?". Je réfléchis et je me rend compte que ma semaine commence à être remplie : demain (mercredi), c'est le tour de l'île, après-demain (jeudi), c'est l'excursion "Matmata-Douz", vendredi, "Méchoui-party" et dimanche, je repars. Conclusion : il ne me reste plus que la journée du samedi. Je lui fais part de mes réflexions et lui dis que je voudrais un massage le samedi. Elle me demande ensuite l'heure. J'entre dans une nouvelle cogitation qui me conduit à préférer 16 h car j'y vois une excellente occasion de me détendre avant la soirée où j'ai prévu d'aller en boîte de nuit afin de ne pas trop penser au fait qu'il s'agit de ma dernière nuit en Tunisie.

Et elle me demande à nouveau si je veux faire encore quelque chose ! Cependant, je sens qu'elle n'y croit plus trop. Mais elle tente quand même le coup. On ne sait jamais. De toute façon, c'est à moi de dire stop. Il faut donc que je trouve un bon mot pour lui signifier avec gentillesse mais sans ambiguïté que ce n'est plus la peine de me poser la question. Je réfléchi quelques  instants et je trouve : "Non, je n'ai plus besoin de rien. De toute façon, mon emploi du temps est plein. J'ai tout ce qu'il me faut. Comme on dit chez nous : tu m'as habillé pour l'hiver !". Elle est un peu interloquée par ma réplique, elle réfléchit (je suppose qu'elle ne s'attendait pas à ce que j'évoque l'hiver en cette période printanière) puis elle éclate de rire. Son rire est tellement communicatif que moi aussi je mets à rire ! On passe ensuite aux choses sérieuses : le règlement de tout ce que j'ai commandé. Je remonte ensuite dans ma chambre pour me préparer car j'ai l'intention de faire une promenade au bord de la plage.

L'après-midi

 

Après m'être préparé, je vais donc à la plage de Sidhi Mahrez et je marche le long de la plage. Le vent continue de souffler et crée de l'embrun ce qui donne une grande luminosité au lieu. La lumière diffuse en provenance des nuages renforce cette sensation de lumière. J'ai le sentiment d'être dans un autre monde, sur une autre planète.

Tout en marchant, je regarde les différentes activités proposées par de jeunes tunisiens aux touristes de la plage : promenade en chameau ou à cheval, sky surf, etc ...

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Je croise aussi des vendeurs de vêtements ou de bibelots.

Un jeune tunisien m'aborde et me récite avec application la liste de tous ses services. Je souris car je repense à la standardiste de mon hôtel. Je le regarde en lui faisant sentir que je ne suis pas intéressé. Mais, à l'instar de la standardiste, il ne se démonte pas et il continue sa liste pour terminer par ... une proposition de marche à pied ! C'est bon, il a compris. Je lui dis : « Là, ça va. Dieu m'a donné deux jambes et j'ai bien l'intention de m'en servir ». Et nous rions tous les deux. Il m'est sympathique et je décide de rester pour discuter avec lui car j'ai envie de faire sa connaissance. De toute façon, nous avons le temps tous les deux.

Il me dit :« Ce n'est pas la première fois que tu viens en Tunisie ! ». Cela me surprend car il parle comme le chauffeur de taxi, la nuit dernière. Je me demande ce qui, de part mon attitude, mes regardes et mes paroles, fait que les gens sentent que je ne suis pas un nouveau venu en Tunisie.

Je lui réponds que c'est la quatrième fois que je viens en Tunisie et je lui indique mes précédentes destinations. Je lui dis aussi combien j'ai aimé Tabarka et sa région et que je suis content de découvrir Djerba.

Il me dit alors quelque chose qui me surprend : « Tu devrais apprendre l'arabe ». C'est vrai, j'aimerai bien connaître cette langue, celle de mon grand-père maternel. Mes contacts seraient de bien meilleur qualité.

Je lui demande si la saison touristique a déjà commencé car je trouve que la plage n'est pas vide même si on ne s'y bouscule pas.

« Pas tout à fait, mais les gens arrivent maintenant ».

Je lui demande ensuite si il a entendu parler de six étoiles en construction (la veille, le chauffeur m'avait indiqué ce projet ce qui m'avait surpris car c'était la première fois que j'entendais parler de six étoiles pour un hôtel). Il connaît ce projet et me montre de la main le lieu du chantier. Je lui communique mes réflexions : Djerba s'oriente vers le tourisme haut de gamme puisqu'après la thalassothérapie, le casino, c'est maintenant le six étoiles, le super-palace. Il me répond que cela ne l'intéresse pas beaucoup : « Ce genre de choses, c'est pour les Nicolas Sarkozy et les Ségolène Royal, mais ce ne sont pas ces personnes qui vont venir à la plage pour lui acheter un tour en chameau ou des tours en bateau ». C'est vrai ! Ces gens resteront à l'intérieur de leur super-palace.

Nous discutons ensuite sur le coût de la vie en Tunisie et en France. Son avis m'intéresse car il a été en chambre universitaire durant ses études. Je me dis aussi que cela doit être dur de revenir dans son pays et de ne pas pouvoir avoir un emploi à la hauteur des sacrifices consentis pour obtenir ce diplôme. (NdA : je vous invite à lire la note d'un jeune tunisien sur ce sujet). Je ressens un peu de tristesse pour lui même si ceux n'est pas un de mes proches.

Son avis est le suivant. Premier principe : si tu n'as pas d'argent en Tunisie alors tu es vraiment mal (ceci dit en France aussi). Et là, je me demande comment il fait durant l'hiver quand la plage est pratiquement désert. Mais je n'ose pas l'interrompre. Je suis dans l'émotion et elle a tendance à me bloquer dans ma communication. Ensuite, je trouve que cela fait un peu voyeur et je préfère le laisser parler. Deuxième principe : les salaires en France sont plus élevés mais la vie est chère : 350 euros pour une chambre universitaire, 500 euros pour un tout petit studio à Paris. Cependant, elle reste plus agréable que celle où on est sans argent en Tunisie. Troisième principe : le mieux c'est de vivre en Tunisie avec de quoi s'offrir des extras. Je suis tout à fait d'accord : à cause de la différence du coût de la vie entre les deux pays, ce qui permet de vivre confortablement en France autorise à vivre luxueusement en Tunisie. C'est d'ailleurs une des raisons du succès touristique de ce pays. Mon interlocuteur me précise qu'il connaît quelques français sachant parler l'arabe qui montent de petites affaires et qui vivent bien en Tunisie. Voilà ce que j'aurais du faire : apprendre l'arabe et suivre une école de commerce !

Nous sommes arrivés au terme de notre discussion. Je le salue et je continue mon chemin vers le chantier du « six étoiles » en prenant quelques photos.

Au retour, je m'arrête au snake de l'hôtel qui se trouve au bord de la plage. Je choisi dans le menu que me tend le serveur un sandwich au poulet à 4,50 dt. Je m'installe et je goûte l'air frais qui vient de la mer. Les vacances viennent de commencer ! Je me mets ensuite à écrire le récit de ma journée d'hier sur mon grand cahier. Après déjeuner, je rentre dans ma chambre pour faire une sieste.

Vers 16 h 30, j'émerge avec l'envie de bouger même si je suis encore fatigué car, au fond de moi, j'ai envie de profiter à fond de ce séjour. Je décide de faire un tour à Houmt Souk (ce serait tellement extraordinaire de te rencontrer). Après avoir pris une douche, je descends à la réception. La standardiste me propose d'appeler le taxi qui va m'emmener demain faire le tour de l'île. Je suis d'accord. Après tout, cela permettra de faire connaissance. Malheureusement, il est déjà pris. Je remercie donc la standardiste pour sa sollicitude et je sors de l'hôtel.

Sur la route qui mène à Houmt Souk, il me faut faire quelques signes avant qu'un taxi ne s'arrête. Comme le guide touristique que j'ai emmené avec moi indique que le marché aux légumes et aux poissons est resté authentique, je demande au chauffeur de m'y déposer. Ma demande a l'air de l'étonner. Sans doute, en raison de l'heure tardive puisque ce marché doit être fermé. Toutefois, cela n'a pas d'importance. Je veux des lieux authentiques, pas des endroits où je serai sollicité pour acheter un sac, un poterie ou que sais-je encore.

Effectivement, le marché est fermé. Je me promène donc dans une rue où il n'y a que des magasins. Mais des magasins pour les tunisiens. Il y a de tout : le magasin de tissus, un laboratoire d'analyses médicales, une bijouterie, le coiffeur, des magasins de mode, un petit supermarché, des échoppes de téléphonie mobile, ... Bien sur, l'esthétique urbaine est très différente de celle des villes européennes, mais ce n'est pas important. L'important, ce sont les relations que nous avons entre nous, ce n'est pas l'aspect extérieur des choses. J'aimerais bien prendre des photographies mais je ne sais pas quoi prendre comme image car je ne vois pas quelle image me permettrait de rendre compte de ce que j'éprouve en me promenant dans cette rue. Et puis, cela risque de faire bizarre et je risque de me faire remarquer. Je pense que l'écriture sera mieux adaptée que l'image pour exprimer ce que je ressens. Et encore.

La rue commerçante prenant fin, je décide de revenir sur mes pas. Je bifurque à la hauteur de l'entrée du marché aux poissons en direction du souk touristique. Je suis frappé par la différence : la rue est parfaitement pavé, c'est propre, les échoppes sont bien présentées. Bref tout est fait pour ne pas effaroucher le touriste, bien au contraire. Je décide de m'arrêter à la terrasse d'un café afin de me reposer tout en observant tranquillement la vie de ce souk. Je fais le vide dans mon esprit et je regarde.

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Je vois un commerçant, assis devant l'entrée de son magasin de souvenirs, attendant le chaland. A un moment donné, il y a deux femmes blondes européennes, assez fortes, la cinquantaine bien tassée, si ce n'est la soixantaine frémisante, s'attardant quelques instants devant ce magasin. Il n'en faut pas plus pour que le commerçant les invite à entrer dans le magasin. Mais les dames déclinent l'offre et continuent leur chemin. Deux belles jeunes femmes déambulent dans cette grande rue pavée. L'une d'elle a des formes généreuses et la jupe suffisamment courte pour que la gente masculine puisse donner libre court à son imagination en regardant ces admirables cuisses bien bronzées. D'ailleurs, deux jeunes tunisiens les dépassent en mobylette et « matent » ostensiblement cette jeune femme. Celle-ci s'en rend compte et s'effarouche. Les jeunes tunisiens sont satisfaits de leur effet et s'éloignent sous un panache de fumée bleutée produite par l'accélération de leur mobylette. Après cet intermède, somme toute bien innocent, mon attention se reporte de nouveau sur le magasin de souvenirs. Surprise, les dames reviennent avec une de leur copine. Là, je suis certain que le commerçant va se lever et tout faire pour qu'elles rentrent dans le magasin. Mon pari est gagné. Elles rentrent ! De toute façon, elles en avaient envie car le commerçant n'a pas eu besoin de déployer beaucoup d'efforts pour les convaincre de visiter sa boutique. Etant sur qu'elles ressortiront avec un souvenir, mon regard se balade sur d'autres endroits de la rue. Vers 18 h 30, je me décide pour rentrer à mon hôtel.

C'est un noir au rire débonnaire qui me ramène. Je m'amuse bien avec lui car nous n'arrêtons pas de rigoler. Par exemple, il me dit que cela fait seulement dix jours qu'il est chauffeur de taxi mais je ne dois pas m'inquiéter car il est Djerbien alors il connaît quand même les hôtels. Et je ne m'inquiète pas ! J'aime bien son côté bon enfant. Je me sens bien aussi car j'ai fait le vide de mes soucis.

Sur la route qui mène à mon hôtel, je vois le casino. Je lui demande de m'y déposer. L'entrée est sévèrement gardée. J'entre dans le casino, il est un peu plus de 19 h et à ma grande surprise, il est vide. En effet, je sais qu'il est réservé aux européens et je m'attendais à trouver au bar des joueurs prenant l'apéritif, comme en Europe. Non, ici il y a personne. Je discute alors avec l'employé qui garde l'entrée de la salle des machines à sous. Il m'apporte plusieurs précisions. Ce sont les salles de jeux qui sont interdits aux tunisiens, pas le bar. Dans ces salles, on ne peut jouer que des euros car les gains sont payés en euros. Je lui demande pourquoi il y a personne. Il me répond que c'est trop tôt. Les gens arrivent beaucoup plus tard. Je le remercie pour ces informations et je quitte le casino. Je n'ai pas envie d'être seul à prendre un apéritif et les tarifs du restaurant sont plutôt relevés et il doit certainement être désert lui aussi à cette heure. Je préfère mille fois l'atmosphère de mon petit hôtel, beaucoup plus convivial que ce lieu froid.

Après le dîner, je décide de faire une petite promenade digestive pour découvrir les environs de mon hôtel. Au retour, je passe par une rue mal éclairée. Comme la nuit est tombée, les personnes sont comme des ombres. A un recoin, je vois une voiture de location (reconnaissable à leurs plaques d'immatriculation qui sont bleues) dont la porte côté passager est ouverte et qui me permet de voire une femme française au volant en train de dire qu'elle cherche où mettre la clé de contact. Je suis étonné car je ne vois pas à qui elle parle. Soudainement, un jeune tunisien surgit de l'arrière de la voiture et rentre à l'intérieur en s'étant assuré au préalable que personne ne l'avait vu. Il n'a pas l'air d'être très à l'aise. Est-ce à cause de la différence d'âge car même si je ne vois pas le visage de la femme, sa voix est celle d'une personne qui a la cinquantaine ? Est-ce parce que je regarde cette voiture et qu'il m'a vu ? Je ne saurai pas car il ferme la portière. La lumière à l'intérieur s'éteint et la voiture démarre. Moi, je continue mon chemin vers l'hôtel et je vais me coucher, heureux à l'idée de la belle journée que je vais passer demain.