Le matin

Je me lève en me disant que ce soir je dormirai dans un hôtel à Djerba. Grâce à l'avion, le temps est considérablement raccourci et mon esprit a du mal à réaliser que ce soir je serai à 1800 km de mon lit. Cela fait beaucoup de temps que j'y pense et dans quelques heures le rêve va devenir réalité.

Je termine ma valise. J'essaie de penser aux mille petits détails à ne pas oublier : prendre du paracétamol si jamais j'ai des maux de tête, un spray pour les maux de gorge, un sac à dos pour les excursions, le chargeur de batterie, un short, etc.

Je suis aussi tracassé par cette formalité de Tunis Air qui est de confirmer le vol du retour au plus tard 72 heures avant l'heure prévue. Je me demande pourquoi. Ironiquement, je me dis qu'il faut faire car certains français envisagent sans doute au dernier moment de rentrer à la nage !

Pour calmer mon inquiétude, je téléphone au service client de l'agence « en ligne » qui m'a vendu la réservation. La personne que j'ai au bout du fil me donne le numéro de téléphone de la compagnie et m'invite à les contacter. J'appelle donc.

J'explique mon soucis. La dame de Tunis Air me demande mon numéro de commande. Je lui donne. Elle me confirme alors que mon nom figure bien sur la liste des passagers attendus. Comme je n'avais pas le numéro du vol de retour, j'en profite pour lui demander. Chose qu'elle fait sans difficulté. Je la remercie et je raccroche.

Soudainement, j'ai une nouvelle question qui me taraude l'esprit : elle m'a dit que tout était bon, qu'elle voyait sur son écran d'ordinateur le billet électronique. Mais moi, je ne l'ai pas ! Je n'ai rien reçu dans ma boîte aux lettres électronique. Pourquoi, je n'ai rien reçu ?

OK. Il faut que j'arrête de me poser des questions sans réponse car je ne vais jamais trouvé la sérénité. Je suis tout simplement anxieux et rien ne calmera mon état d'anxiété.

Quelque part, c'est normal. Ce voyage à Djerba, je le désirai depuis longtemps. Je ai voulu le faire en solitaire afin que mon immersion dans le monde tunisien soit totale. Dans le passé, je me suis déjà rendu compte que je vis bien plus intensément un voyage en étant seul qu'un voyage où je suis accompagné. Je pense savoir pourquoi : dans le cas d'un voyage en groupe, il se crée une forme de bulle entre soi et le pays qu'on visite, à cause des relations que l'on doit entretenir avec les autres membres du groupe. Cette petite réflexion philosophique me détend.

Je me rassure aussi par le fait que j'ai préparé mon voyage. J'ai regardé les photos satellites de Djerba , j'ai localisé mon hôtel,  j'ai vu l'aéroport, j'ai repéré les principales villes sur une carte. J'ai aussi regardé quelques guides touristiques : un sur Internet et un fascicule que j'avais acheté lors d'un précédent voyage en Tunisie. Je me rends compte que je suis un peu contradictoire : je suis attiré par l'inconnu mais en même temps j'essaie de le réduire le plus possible.

Je me suis aussi fixé quelques repères pour mon séjour. Tout d'abord, faire un tour de l'île afin de voir : le musée des arts et traditions de Guellala, un magasin de poteries (pour acheter un chameau magique), la synagogue El Griba, quelques vestiges de l'Antiquité (Meninx), Borj El Kebir (le fort de Houmt Souk). Plusieurs personnes qui sont déjà parties à Djerba m'ont conseillé de le faire avec un taxi et m'ont conseillé de négocier le prix. Il faut compter environ 80 dt. J'en ai parlé à mon boulanger tunisien. Il est de Médenine. Il m'a confirmé le tarif. J'ai aussi prévu de visiter le centre ville de Houmt Souk, voir si il y a des choses pittoresques.

Je voudrais faire aussi un tour dans le grand sud tunisien mais je n'ai pas d'idées précises. Je verrai sur place. Et puis : aurai-je le temps ? C'est important le temps car je ne dois pas surcharger mon emploi du temps. Il est déjà bien rempli en temps ordinaire. En outre, j'ai déjà remarqué que la relation au temps était différente en Occident et en Orient. De l'autre côté de la Méditerranée, on laisse d'avantage couler le temps. On est moins stressé par les histoires de planning et de délais. Je dois donc balayer toute idée de contrainte de temps si je veux pouvoir apprécier pleinement la Tunisie.

L'après-midi

Je fais la queue devant la salle d'enregistrement des bagages. La file des passagers est longue mais je ne m'impatiente pas (première application de ma résolution de changer ma relation au temps). Un homme de la compagnie me demande si j'ai un bagage à main et me donne une étiquette. Il veut ensuite voir mon billet. Je lui réponds que je n'en ai pas. Il me dit alors "vous avez un billet électronique ?". Et non, je n'en ai pas. Je n'ai rien ! Du coup, mes interrogations sur cette histoire de confirmer mon retour me reprennent. Il me dit que je dois en avoir un mais que je ne l'ai pas imprimé. Pour éviter que le débat ne s'éternise, je lui dis que je verrai avec la dame qui s'occupe de l'enregistrement. Cette réponse à l'air de le satisfaire et il s'occupe ensuite des passagers qui me suivent.

Au moment de l'enregistrement, j'explique la situation à la dame. Cela ne lui pose pas de problème. Concernant le retour, elle me conseille de demander que mon hôtel téléphone à l'agence de Houmt Souk pour confirmer mon retour.

Etant délesté de mon bagage, je me sens libre comme l'air. Je me promène dans la galerie commerciale d'Orly. Je vais à la librairie pour acheter un peu de lecture. Je finis par choisir le numéro de mai de "Philosophie Magazine" où un dossier est consacré à la limite entre vie public et vie privée.  Bien entendu, on y parle de notre omniprésent président. Mais, je vois qu'il y a aussi une réflexion sur les blogs. Je l'achète donc. Je flâne ensuite au magasin des spiritueux. J'aimerais trouver des pruneaux à l'Armagnac. C'est un véritable délice et cela me ferait plaisir d'en déguster un ou deux en Tunisie, le soir, en observant le coucher du soleil. Malheureusement, il n'y en a pas.

Par bonheur, l'avion n'a pas de retard et nous embarquons. Je m'assieds sur le siège qui m'a été attribué lors de l'enregistrement et je ferme les yeux : le rêve va enfin commencer. Je suis heureux. C'est une promesse à moi-même qui est en train de se réaliser. Une promesse que je m'étais faite lors de mon retour de Tabarka, le 21 juillet 2007 : revenir en Tunisie. Les raisons ne sont plus tout à fait les mêmes car tant de choses se sont passées depuis. N'est-ce pas ?

Le vol se passe sans problème.

Je feuillette le magazine de Tunis Air. Je m'attarde sur l'article de présentation de la Tunisie. Une petite phrase m'interpelle : "la population est à 98 % arabe, le reste est constitué de minorités, juives notamment". Elle me rappelle un passage du livre de Boualem Sansal "Poste restante : Alger" :

Le peuple algérien est arabe. Cela est vrai mes frères, à la condition de retirer du compte les Berbères (Kabyles, Chaoui, Mozabites, Touareg, etc., soit 80 % de la population) et les naturalisés de l'Histoire (mozarabe, juifs, pieds-noirs, Turcs, coulouglis, Africains... soit 2 à 4 %). Les 16 à 18 % restants sont des Arabes, personne ne le conteste.

Visiblement, il a deux approches différentes sur la perception du peuplement de l'Afrique du Nord. Je pressens que derrière cette affirmation d'homogénéité du peuple tunisien il y a un enjeu d'unité nationale. Il faudra que j'essaie d'éclaircir ce point à mon retour car cela ne me paraît pas nécessaire pour apprécier ce pays durant ces quelques jours qui s'offrent à moi. La France est aussi dans une situation similaire. La célèbre phrase de nos manuels d'histoire d'antan "Nos ancêtres les gaulois" procédait aussi d'une volonté de maintenir l'unité nationale en nous donnant la vision d'un peuplement homogène. Comme Boualem Sansal, je pourrais dire : Le peuple français est gaulois ... à condition de retirer du compte les Bretons, les Normands, les Basques, etc.

NdA : en relisant cette note, je m'aperçois que cette citation partielle du livre de Boualem Sansal peut donner un mauvais reflet de sa pensée, aussi je cite ci-après quelques autres passages relatives à la question de la perception du peuplement de l'Algérie.

"Ces histoires de race, de couleur, d'origine sont tous spécialement bêtes, la vie prend les formes qu'elle veut, où elle veut, [...]

[...] l'affirmation entêtée d'une arabité cristalline descendue du ciel, est d'un racisme effrayant. En niant en nous notre pluralité multimillénaire et en nous retirant notre élan naturel à nous mêler au monde et à l'absorber, elle nous voue tout simplement à la disparition. Pourquoi veut-on faire de nous les clones parfaits de nos chers et lointains cousins d'Arabie ? [...]

[...] Mais quand même, il ne faut pas pousser, s'ingénier à se vouloir arabes par force et s'affirmer kabyles avec la même farouche intensité, c'est pile et face du même racisme. |...]

[...] Alors répétons-le jusqu'à être entendus : nous sommes des Algériens, c'est tout, des êtres multicolores et polyglottes, et nos racines plongent partout dans le monde. [...]"


Je descends de l'avion. C'est la nuit, il est 22 h 30. Je goûte à cet air humide et chaud. Qu'est-ce que cela fait du bien ! Le vent est assez fort mais il n'est pas désagréable. Je suis dans mon rêve. Désormais, il faut que je profite à fond de chacun des instants que je vis. Carpe Diem.

Je suis impressionné par l'immensité du hall d'entrée de l'aéroport, tellement démesurée par rapport aux nombres de personnes présentes à cette heure là. Je cherche un bureau de change afin d'avoir de l'argent tunisien pour payer le taxi et faire face aux premières dépenses. Heureusement, il y a deux bureaux ouverts. Dans l'un d'eux, je change 100 euros. Je récupère environ 180 dinards tunisiens (dt). Il est 23 h 00.

Je sors de l'aéroport et je vois une cohorte de voitures jaunes en train d'attendre les quelques clients qui sortent encore. Je me dirige vers celui qui est en tête de station.

Le conducteur m'invite à monter dans la voiture. Je lui donne le nom de l'hôtel et il démarre. Les fenêtres sont ouvertes et le vent est agréable car il n'est ni chaud, ni froid et aide à supporter l'humidité. Je suis encore impressionné par cette immense route à deux fois deux voies : une véritable autoroute ! L'homme a la trentaine et nous sympathisons vite. Une réflexion me fait sourire : "Ce n'est pas la première fois que tu viens en Tunisie". Comment as-t-il deviné ?

Quant à lui, il aimerait bien visiter la France mais il n'a pas le temps. Il m'explique aussi que la saison touristique ne fait que commencer. Au mois de juillet et aout, il m'assure que l'immense hall d'accueil de l'aéroport est plein, tout comme les 140 hôtels de l'île. Je n'arrive pas à imaginer.

La route finit par longer la côte. En arrivant  à Houmt Souk, j'ai le sentiment d'être dans une station balnéaire européenne, à cause de la promenade aménagée le long de la plage et de l'éclairage. A un rond-point, un policier demande à mon chauffeur de s'arrêter. Mon chauffeur parle avec le policier. Il me désigne de la main tout en lui parlant. Bien que je ne comprenne pas l'arabe, j'ai le sentiment qu'il lui explique qu'il amène un touriste à son hôtel. En tout cas, le policier a l'air d'être satisfait par les arguments du chauffeur car il l'autorise à repartir.

Nous arrivons à l'hôtel. Je lui paie sa course : 17 dinards (pour environ 24 km).

A l'hôtel, je suis accueilli par la musique de la discothèque de l'hôtel qui se trouve au sous-sol. Un africain aux gros bras garde l'entrée. Le réceptionniste m'invite à remplir ma fiche. Pendant les formalités, on m'apporte un rafraîchissement. Je suis touché par l'attention. Ensuite, un employé prends ma valise (et oui, tu n'étais pas là) et m'invite à le suivre. J'entre dans la chambre. Il est minuit et une formidable journée vient de se terminer.

La chambre est chaude. Il n'y a pas d'air. Je décide de dormir en laissant les fenêtres ouvertes. Tant pis pour les moustiques mais l'atmosphère est trop moite. Heureusement, ils me laissent tranquille. Je m'endors, bercé par le bruit du vent.